lundi 10 octobre 2011

ㅎ Revue de presse : Le "Grand Ancêtre" de la Corée dans Le Monde ㅎ

Dans Le Monde de samedi, un article revient sur l'ancêtre mythique du peuple coréen : Tangun. Le 3 octobre est jour férié en Corée, en l'honneur de la fondation du Royaume de Ko-Chosŏn, ou Chosŏn ancien (détruit en -124 par les Chinois). Le terme de Chosŏn sera repris à la fin du XIVe siècle pour nommer le nouveau royaume fondé après un coup d'Etat, néanmoins cette légende du roi Tangun a surtout été mise en avant par la République de Corée (donc à partir de 1948), la période d'avant la colonisation japonaise préférant rattacher l'origine de la Corée à la civilisation chinoise, "légitimant les prétentions des Coréens de Chosŏn à faire partie des civilisés, et même à être les remplaçants des Chinois quand des barbares, c'est-à-dire les Mandchous, eurent détruit la dynastie des Ming (XVIIe siècle)" (F. Macouin, La Corée du Chosŏn, éd. Les Belles Lettres).



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 Le "Grand Ancêtre" de la Corée

Lettre d'Asie 07.10.11 | 14h55   •  Mis à jour le 07.10.11 | 14h55

Dans un petit sanctuaire, sous les frondaisons du parc Sajic, au centre de Séoul, se déroulent les rituels d'hommages aux ancêtres dans la tradition confucéenne. Les officiants, hommes et femmes, sont revêtus de costumes traditionnels. Quelques personnes, pour la plupart âgées, sont assises en face de l'autel sous le soleil automnal. Le personnage honoré est représenté sur une banderole qui festonne sous le toit aux extrémités incurvées du petit édifice. Barbe en pointe, noire de jais : l'archétype du sage confucéen. Bientôt retentira l'hymne national. Le personnage n'est pas un quelconque parent. C'est le "Grand Ancêtre" dont tous les Coréens seraient les descendants : Tangun, le mythique roi du premier royaume de Corée. Et le 3 octobre, "le jour où le ciel s'ouvrit", est le jour de la fondation du pays... il y a très précisément 4 344 ans. Fête nationale, la fondation légendaire de la Corée est célébrée par des rites similaires à travers tout le pays. Certains relèvent d'une sorte de religion laïque : c'est le cas au sommet du mont Mani, sur l'île de Gang-wha, au nord-ouest de Séoul.

Tangun (le Prince du Santal) est passé du temps indifférencié des héros à l'Histoire : c'est là l'un des plus étranges phénomènes d'"invention de la tradition" dans un pays moderne, estime l'historien Hyung Il-pai. Tangun est le point d'orgue de la dramaturgie nationale. Au Sud comme au Nord - qui se veut un Etat socialiste.

Selon les Chroniques historiques des trois royaumes, compilation de mythes datant du XIIe siècle, Hwan-ung, fils du roi du ciel, qui s'ennuyait, serait descendu sur Terre. Il aurait posé pied sur l'une des montagnes de la péninsule (au sommet du mont Paekdu, aujourd'hui à la frontière de la Chine et de la Corée du Nord). A une tigresse et à une ourse qui souhaitaient prendre forme humaine, il aurait imposé comme épreuve de séjourner cent jours dans une grotte avec pour toute nourriture des gousses d'ail et des herbes médicinales. La tigresse renonça rapidement, mais l'ourse tint bon et se transforma en femme. S'étant unie à Hwan-ung, elle mit au monde Tangun. Ce "premier" Coréen aurait établi sa capitale à l'emplacement de l'actuelle Pyongyang (site controversé) et nommé son royaume Chosun ("Matin clair"), nom de la Corée jusqu'en 1945.

La figure de Tangun, symbole d'une autonomie ethnique et culturelle coréenne, apparaît régulièrement lors de crises nationales - comme les invasions mongoles du XIIIe et XIVe siècles. Mais ce fut au crépuscule de la dynastie Yi, marqué par la mainmise du Japon sur la péninsule sous forme d'un protectorat (1905) puis d'une colonisation (1910), que la légende prit le tour d'un mythe fondateur. Confrontés à une crise d'identité provoquée par la volonté du colonisateur d'éradiquer l'identité locale, les Coréens trouvèrent dans la figure du Grand Ancêtre le ferment d'un nationalisme prémoderne dans lequel la nation est pensée moins en tant qu'Etat que comme entité ethnique. Et apparut une historiographie à la Jules Michelet, épique, romantique, tragique : celle d'un peuple à l'identité enracinée dans une terre. A partir de cette époque, Tangun devint l'objet d'un véritable culte.

Au lendemain de la libération de la Corée du joug japonais, la République de Corée (Corée du Sud) fit de Tangun une figure tutélaire et institua un calendrier (dont le point d'origine est l'année 2333 avant J.-C.) qui sera employé parallèlement au calendrier grégorien jusqu'en 1961. La légende de Tangun est encore aujourd'hui le point d'orgue de l'identité coréenne. Emporté par l'enthousiasme d'une victoire coréenne lors la Coupe du monde de football en 2002, le président Kim Dae-jung avait déclaré : "C'est le plus beau jour de l'histoire de la Corée depuis Tangun..."

La Corée du Nord n'est pas en reste. Après avoir relégué Tangun au rang des superstitions, elle l'a "réhabilité". Et, en 1993, aurait découvert son tombeau et ses ossements au pied du mont Taebaek, aux environs de Pyongyang. Une "stupéfiante découverte" qui laissa sceptiques archéologues et historiens au Sud. En tout cas, on construisit sur le site un gigantesque mausolée où ont lieu des rites de vénération. Ils témoignent de l'importance du mythe fondateur dans le nationalisme - lui aussi ethnique - du régime nord-coréen, qui cherche ainsi à s'inscrire dans une continuité historique remontant au temps des héros.

En contrebas du sanctuaire où ont eu lieu les rites confucéens d'hommage au Grand Ancêtre, une autre cérémonie a commencé, avec la participation des personnalités politiques de la majorité comme de l'opposition. Elle est organisée par l'Association de coopération pour la réunification pacifique et le respect de Tangun. "La croyance en Tangun est la seule que nous partageons avec la Corée du Nord", dit Jeong Woo-il, poète, l'un des animateurs de l'Association, une entité qui fédère divers mouvements à travers le pays. Lui-même s'est rendu à plusieurs reprises au mausolée de Tangun au Nord.

Dans une déclaration commune, l'Association et son homologue au Nord affirment : "Nous sommes les descendants de Tangun ; coule dans nos veines le même sang, et la réunification marquera une nouvelle "ouverture du ciel"..." En dépit de leur hostilité réciproque, le Nord et le Sud ont au moins quelque chose en commun : la vénération de Tangun.

Philippe Pons
Article paru dans l'édition du 08.10.11

1 commentaires:

  1. Cela donne une bonne raison de réunifier les deux Corée.
    Zz

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