Récemment, The Economist (hebdomaire à tendance libérale) consacrait une série d'articles à Samsung, incarnation de la réussite économique de la Corée. Samsung est un chaebol, c'est-à-dire un conglomérat coréen, leader mondial du secteur des composants électroniques via l'entreprise Samsung Electronics, n°2 mondial des téléphones portables (juste derrière Nokia), n°1 mondial des écrans plats, n°2 ou 3 mondial de la construction navale (selon les années), 5e parc à thème mondial le plus visité (Everland)... la liste est longue - et extrêmement variée ! Ce conglomérat représente à lui seul environ un cinquième des exportations coréennes, c'est vous dire son poids dans l'économie coréenne - et d'ailleurs la majorité des étudiants citent Samsung comme l'employeur idéal (mais Samsung ne recrute qu'au sein des meilleures universités, en premier lieu l'université de Séoul (Seoul University), suivi de celles de Corée (Korea University) et de Yonsei - toutes trois situées à Séoul et qu'on appelle généralement par l'acronyme SKY - d'où une concurrence phénoménale pour intégrer ces universités).
Et pourtant... il paraît que beaucoup de Français ignorent que Samsung (comme LG) est coréen, et le croient américain. Cela s'explique, en partie, par une volonté délibérée de la part de Samsung de ne pas s'afficher comme entreprise coréenne, pour ne pas souffrir de la mauvaise réputation que le "made in Korea" connaissait il y a quelques années (enfin il y au moins 10 ans), à l'image de notre "made in China" actuel. Je me demande d'ailleurs si le "made in Korea" a gardé ce type de préjugé (pas forcément infondé), je n'ai pas cette impression mais c'est difficile de se rendre compte. A l'égard de cette ignorance, une anecdote très révélatrice m'a été rapportée récemment par ma prof de coréen (coréenne), qui est étudiante en photographie : lors d'un cours sur les marques d'appareils photos, son prof lui a demandé si elle connaissait Samsung. Elle, choquée, "mais oui bien sûr c'est une entreprise coréenne !!" Et bien, à sa grande stupéfaction, son prof lui a soutenu que non, pas du tout, Samsung est soit américain soit japonais, sûrement pas coréen. Elle n'a vraiment pas apprécié de se faire envoyer balader sur un sujet pareil, et elle était très remontée en me racontant cette histoire.
Un des articles de The Economist sur Samsung, très intéressant, traite du rôle de modèle de Samsung pour les compagnies asiatiques, en particulier chinoises, et pour ce faire revient sur l'histoire du chaebol. Les anglophones peuvent lire la version originale de l'article ici, les autres trouveront une traduction ci-dessous.
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| Les tours de Samsung, métro Gangnam, Gangnam-gu (au centre). Source : wikipedia (car je m'aperçois que je n'ai pris aucune photo du quartier, un oubli à réparer - mais bien sûr en toute honnêteté je ne suis pas capable de faire ce genre de photo) |
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Le récent succès
de Samsung est extraordinaire. Mais sa stratégie sera difficile à copier.
Les fondateurs des chaebols (conglomérats) de la
Corée du Sud étaient sacrément ambitieux. Regardez les noms qu’ils ont choisis
pour leur entreprise : Daewoo (« Grand Univers »), Hyundai
(« L’ère moderne ») et Samsung (« Trois étoiles »,
sous-entendu une entreprise destinée à la grandeur éternelle). Samsung a
commencé comme simple marchand de nouilles en 1938. Aujourd’hui le conglomérat
est un réseau de 83 entreprises, à l’origine de pas moins de 13 % des
exportations de la Corée du Sud. Le piment le plus fort dans le bol de kimchi
de Samsung est Samsung Electronics, qui a démarré en fabriquant de grossiers radios
transistors mais qui est désormais la plus grande firme d’électronique du monde
en termes de chiffre d’affaires. Samsung Electronics fabrique plus de
télévisions que n’importe quelle autre compagnie, et pourrait bientôt dépasser
Nokia pour devenir le leader de la fabrication de téléphones portables.
Il n’est donc pas surprenant qu’ils soient nombreux à
chercher le secret du succès de Samsung. La Chine a envoyé des émissaires pour
en comprendre les rouages, de la même manière qu’elle a envoyé ses bureaucrates
à Singapour pour apprendre la bonne gouvernance. Pour certains, Samsung est le
héraut d’un nouveau capitalisme, asiatique. Il ignore la sagesse occidentale
conventionnelle. Il s’étend dans des douzaines de secteurs sans rapport entre eux,
des puces électroniques aux assurances. Sa structure est familiale, très
hiérarchique, les parts de marché sont privilégiées par rapport aux profits, et
sa structure capitalistique est opaque et déroutante. Samsung est cependant
prodigieusement créatif, au moins dans sa façon d’améliorer significativement
les idées des autres : IBM est la seule entreprise à déposer plus de
brevets aux Etats-Unis. Après avoir complètement dépassé les entreprises
japonaises qu’il imitait autrefois, par exemple Sony, Samsung est rapidement en
train de devenir la version asiatique de General Electric, le conglomérat
américain tant aimé des gourous du management.
Le prochain GE ou le prochain Daewoo ?
Il y a beaucoup de choses à admirer chez Samsung. C’est une
entreprise patiente : ses managers s’intéressent davantage à la croissance
de long terme qu’aux profits de court terme. Elle parvient à motiver
efficacement ses employés. Le groupe a une vision stratégique : il repère
les marchés sur le point de décoller et parie de grosses sommes sur eux.
Les paris que Samsung a placés sur les mémoires vives DRAM,
les écrans à cristaux liquides et les téléphones portables ont superbement
rapporté. Les dix prochaines années verront le groupe miser de nouveau, avec un
investissement considérable de 20 millions de dollars dans cinq secteurs dans
lesquels il est relativement nouveau : panneaux solaires, éclairage à
économies d’énergie LED, équipements médicaux, médicaments biotech et batteries
pour véhicules électriques. Bien que ces secteurs semblent très différents les
uns des autres, Samsung parie qu’ils ont deux choses fondamentales en commun.
Ils sont sur le point de connaître une croissance rapide, grâce aux nouvelles
normes environnementales (énergie solaire, LED et voitures électriques) ou à la
croissance explosive de la demande dans les pays émergents (équipement médicaux
et médicaments). Et ils devraient recevoir de gros montants de capitaux
permettant de les produire à grande échelle et donc de réaliser des économies
d’échelle. D’ici 2020, le groupe Samsung prétend qu’il réalisera un chiffre
d’affaires de 50 milliards de dollars dans ces secteurs à la mode, et que
Samsung Electronics réalisera un chiffre d’affaires mondial total de 400
milliards de dollars.
Il est facile de comprendre pourquoi ce modèle de chaebol
pourrait plaire à la Chine. Les titans industriels de la Corée du Sud ont
d’abord prospéré, en partie, grâce à leurs liens étroits avec des gouvernements
autoritaires (bien que les généraux n’aient pas tous aimé Samsung). Les banques
ont été poussées à injecter du crédit bon marché dans les chaebols, qui étaient
encouragés à entrer sur des douzaines de nouveaux marchés – en particulier dans
les secteurs virils à l’image de la construction navale ou l’industrie lourde.
Les citoyens coréens ont été harcelés pour qu’ils épargnent et ne consomment
pas. La Corée du Sud est devenue une grande puissance exportatrice. Ça vous
rappelle quelque chose ?
En Chine aussi l’Etat fait des plans de long terme, achemine
des fonds vers les industries jugées stratégiques, et travaille main dans la
main avec ses champions nationaux, comme Huawei et Haier. Certains de ces
planificateurs de Pékin adoreraient penser que l’interventionnisme est la voie
à suivre pour devenir un des leaders mondiaux de l’innovation. Nul doute
que sans le faire exprès, Samsung nourrit cette illusion.
De la sagesse rétrospective et du biais du survivant
Car il s’agit bien d’une illusion, à trois niveaux. De façon
très générale, la prospérité de la Corée du Sud doit moins au dirigisme que les
dirigistes chinois ne le croient, et rien du tout à la dictature – la Corée du
Sud est maintenant une démocratie, et pas mécontente de l’être. Deuxièmement,
le système des chaebols a moins bénéficié à la Corée du Sud que le succès de
Samsung ne pourrait le laisser croire. Une partie de l’argent bon marché du
gouvernement qui a propulsé les chaebols a bien produit de superbes compagnies,
comme Samsung Electronics et Hyundai Motors – mais cet argent a également
accouché de coûteux échecs. Durant la crise asiatique de 1997-98, la moitié des
30 premiers chaebols ont implosé, car ils avaient étendu leurs activités avec
une totale inconscience. Daewoo, le Grand Univers, n’est plus.
Les défenseurs des chaebols disent que la crise a incité à
réformer le système, limitant la tendance des chaebols au surendettement et au
surdéveloppement. Ils ne monopolisent plus le crédit autant qu’avant – Samsung
Electronics génère désormais des océans de liquidités pour financer ses plans
d’expansion. Mais en général les géants font toujours de l’ombre aux PME :
un ancien dirigeant de Samsung Electronics a averti que la Corée du Sud avait
tendance à mettre tous ses œufs dans le même panier. Et malgré dix ans de
réformes politiques, les liens entre les chaebols et l’Etat sont toujours trop
serrés. Le président Lee Myung-bak (ancien dirigeant d’une des entreprises
Hyundai) a gracié des douzaines d’anciens dirigeants de chaebols condamnés pour
des crimes en col blanc.
En ce qui concerne Samsung, c’est une admirable compagnie,
remplie de succès individuels que les managers (et pas seulement en Asie)
devraient étudier. Mais inévitablement, l’entreprise n’a pas toujours tout
réussi – qui conduit aujourd’hui une voiture Samsung ? Et son succès
d’ensemble n’est pas facile à reproduire. Samsung est à la fois patient et
audacieux car la famille de son fondateur, Lee Byung-chull, le veut ainsi. Le
contrôle familial est assuré par une toile complexe de participations croisées.
Ce qui marche tant que le boss est brillant comme Lee ou son fils, Lee Kun-hee,
le président actuel. Mais si le petit-fils du fondateur, qu’on prépare
actuellement pour le job suprême, n’est pas à la hauteur, il sera plus
difficile pour les actionnaires de la compagnie de s’en débarrasser que pour
leurs pairs de GE, Sony et Nokia.
Dans ce sens, pour toute sa technologie, l’histoire de
Samsung est une vieille histoire remise au goût du jour, celle d’une boîte
familiale bien gérée, avec une culture d’entreprise forte, qui se préoccupe du
long terme, et qui a fait bon usage de l’indulgence du gouvernement. Si on
prend en compte ces dimensions particulières, alors oui ce nouveau modèle
asiatique a quelque chose pour lui. Mais il ne faut pas s’attendre à que ça
continue comme ça indéfiniment.
The Economist, 1er octobre 2011


excellent article, très clair et qui montre bien que cette réussite n'est pas forcément reconductible. Malheureusement ...
RépondreSupprimerEt c'est vrai que peu de personnes ici en France savent que Samsung est coréen !
elisabeth