dimanche 16 octobre 2011

ㅎ Samsung, la Chine et le développement économique, un article de The Economist ㅎ

Récemment, The Economist (hebdomaire à tendance libérale) consacrait une série d'articles à Samsung, incarnation de la réussite économique de la Corée. Samsung est un chaebol, c'est-à-dire un conglomérat coréen, leader mondial du secteur des composants électroniques via l'entreprise Samsung Electronics, n°2 mondial des téléphones portables (juste derrière Nokia), n°1 mondial des écrans plats, n°2 ou 3 mondial de la construction navale (selon les années), 5e parc à thème mondial le plus visité (Everland)... la liste est longue - et extrêmement variée ! Ce conglomérat représente à lui seul environ un cinquième des exportations coréennes, c'est vous dire son poids dans l'économie coréenne - et d'ailleurs la majorité des étudiants citent Samsung comme l'employeur idéal (mais Samsung ne recrute qu'au sein des meilleures universités, en premier lieu l'université de Séoul (Seoul University), suivi de celles de Corée (Korea University) et de Yonsei - toutes trois situées à Séoul et qu'on appelle généralement par l'acronyme SKY - d'où une concurrence phénoménale pour intégrer ces universités).



 Et pourtant... il paraît que beaucoup de Français ignorent que Samsung (comme LG) est coréen, et le croient américain. Cela s'explique, en partie, par une volonté délibérée de la part de Samsung de ne pas s'afficher comme entreprise coréenne, pour ne pas souffrir de la mauvaise réputation que le "made in Korea" connaissait il y a quelques années (enfin il y au moins 10 ans), à l'image de notre "made in China" actuel. Je me demande d'ailleurs si le "made in Korea" a gardé ce type de préjugé (pas forcément infondé), je n'ai pas cette impression mais c'est difficile de se rendre compte. A l'égard de cette ignorance, une anecdote très révélatrice m'a été rapportée récemment par ma prof de coréen (coréenne), qui est étudiante en photographie : lors d'un cours sur les marques d'appareils photos, son prof lui a demandé si elle connaissait Samsung. Elle, choquée, "mais oui bien sûr c'est une entreprise coréenne !!" Et bien, à sa grande stupéfaction, son prof lui a soutenu que non, pas du tout, Samsung est soit américain soit japonais, sûrement pas coréen. Elle n'a vraiment pas apprécié de se faire envoyer balader sur un sujet pareil, et elle était très remontée en me racontant cette histoire.

Les tours de Samsung, métro Gangnam, Gangnam-gu (au centre). Source : wikipedia (car je m'aperçois que je n'ai pris aucune photo du quartier, un oubli à réparer - mais bien sûr en toute honnêteté je ne suis pas capable de faire ce genre de photo)
Un des articles de The Economist sur Samsung, très intéressant, traite du rôle de modèle de Samsung pour les compagnies asiatiques, en particulier chinoises, et pour ce faire revient sur l'histoire du chaebol. Les anglophones peuvent lire la version originale de l'article ici, les autres trouveront une traduction ci-dessous.
 
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Le récent succès de Samsung est extraordinaire. Mais sa stratégie sera difficile à copier.

Les fondateurs des chaebols (conglomérats) de la Corée du Sud étaient sacrément ambitieux. Regardez les noms qu’ils ont choisis pour leur entreprise : Daewoo (« Grand Univers »), Hyundai (« L’ère moderne ») et Samsung (« Trois étoiles », sous-entendu une entreprise destinée à la grandeur éternelle). Samsung a commencé comme simple marchand de nouilles en 1938. Aujourd’hui le conglomérat est un réseau de 83 entreprises, à l’origine de pas moins de 13 % des exportations de la Corée du Sud. Le piment le plus fort dans le bol de kimchi de Samsung est Samsung Electronics, qui a démarré en fabriquant de grossiers radios transistors mais qui est désormais la plus grande firme d’électronique du monde en termes de chiffre d’affaires. Samsung Electronics fabrique plus de télévisions que n’importe quelle autre compagnie, et pourrait bientôt dépasser Nokia pour devenir le leader de la fabrication de téléphones portables.

Il n’est donc pas surprenant qu’ils soient nombreux à chercher le secret du succès de Samsung. La Chine a envoyé des émissaires pour en comprendre les rouages, de la même manière qu’elle a envoyé ses bureaucrates à Singapour pour apprendre la bonne gouvernance. Pour certains, Samsung est le héraut d’un nouveau capitalisme, asiatique. Il ignore la sagesse occidentale conventionnelle. Il s’étend dans des douzaines de secteurs sans rapport entre eux, des puces électroniques aux assurances. Sa structure est familiale, très hiérarchique, les parts de marché sont privilégiées par rapport aux profits, et sa structure capitalistique est opaque et déroutante. Samsung est cependant prodigieusement créatif, au moins dans sa façon d’améliorer significativement les idées des autres : IBM est la seule entreprise à déposer plus de brevets aux Etats-Unis. Après avoir complètement dépassé les entreprises japonaises qu’il imitait autrefois, par exemple Sony, Samsung est rapidement en train de devenir la version asiatique de General Electric, le conglomérat américain tant aimé des gourous du management.

Le prochain GE ou le prochain Daewoo ?

Il y a beaucoup de choses à admirer chez Samsung. C’est une entreprise patiente : ses managers s’intéressent davantage à la croissance de long terme qu’aux profits de court terme. Elle parvient à motiver efficacement ses employés. Le groupe a une vision stratégique : il repère les marchés sur le point de décoller et parie de grosses sommes sur eux.

Les paris que Samsung a placés sur les mémoires vives DRAM, les écrans à cristaux liquides et les téléphones portables ont superbement rapporté. Les dix prochaines années verront le groupe miser de nouveau, avec un investissement considérable de 20 millions de dollars dans cinq secteurs dans lesquels il est relativement nouveau : panneaux solaires, éclairage à économies d’énergie LED, équipements médicaux, médicaments biotech et batteries pour véhicules électriques. Bien que ces secteurs semblent très différents les uns des autres, Samsung parie qu’ils ont deux choses fondamentales en commun. Ils sont sur le point de connaître une croissance rapide, grâce aux nouvelles normes environnementales (énergie solaire, LED et voitures électriques) ou à la croissance explosive de la demande dans les pays émergents (équipement médicaux et médicaments). Et ils devraient recevoir de gros montants de capitaux permettant de les produire à grande échelle et donc de réaliser des économies d’échelle. D’ici 2020, le groupe Samsung prétend qu’il réalisera un chiffre d’affaires de 50 milliards de dollars dans ces secteurs à la mode, et que Samsung Electronics réalisera un chiffre d’affaires mondial total de 400 milliards de dollars.

Il est facile de comprendre pourquoi ce modèle de chaebol pourrait plaire à la Chine. Les titans industriels de la Corée du Sud ont d’abord prospéré, en partie, grâce à leurs liens étroits avec des gouvernements autoritaires (bien que les généraux n’aient pas tous aimé Samsung). Les banques ont été poussées à injecter du crédit bon marché dans les chaebols, qui étaient encouragés à entrer sur des douzaines de nouveaux marchés – en particulier dans les secteurs virils à l’image de la construction navale ou l’industrie lourde. Les citoyens coréens ont été harcelés pour qu’ils épargnent et ne consomment pas. La Corée du Sud est devenue une grande puissance exportatrice. Ça vous rappelle quelque chose ?

En Chine aussi l’Etat fait des plans de long terme, achemine des fonds vers les industries jugées stratégiques, et travaille main dans la main avec ses champions nationaux, comme Huawei et Haier. Certains de ces planificateurs de Pékin adoreraient penser que l’interventionnisme est la voie à suivre pour devenir un des leaders mondiaux de l’innovation. Nul doute que sans le faire exprès, Samsung nourrit cette illusion.

De la sagesse rétrospective et du biais du survivant

Car il s’agit bien d’une illusion, à trois niveaux. De façon très générale, la prospérité de la Corée du Sud doit moins au dirigisme que les dirigistes chinois ne le croient, et rien du tout à la dictature – la Corée du Sud est maintenant une démocratie, et pas mécontente de l’être. Deuxièmement, le système des chaebols a moins bénéficié à la Corée du Sud que le succès de Samsung ne pourrait le laisser croire. Une partie de l’argent bon marché du gouvernement qui a propulsé les chaebols a bien produit de superbes compagnies, comme Samsung Electronics et Hyundai Motors – mais cet argent a également accouché de coûteux échecs. Durant la crise asiatique de 1997-98, la moitié des 30 premiers chaebols ont implosé, car ils avaient étendu leurs activités avec une totale inconscience. Daewoo, le Grand Univers, n’est plus.

Les défenseurs des chaebols disent que la crise a incité à réformer le système, limitant la tendance des chaebols au surendettement et au surdéveloppement. Ils ne monopolisent plus le crédit autant qu’avant – Samsung Electronics génère désormais des océans de liquidités pour financer ses plans d’expansion. Mais en général les géants font toujours de l’ombre aux PME : un ancien dirigeant de Samsung Electronics a averti que la Corée du Sud avait tendance à mettre tous ses œufs dans le même panier. Et malgré dix ans de réformes politiques, les liens entre les chaebols et l’Etat sont toujours trop serrés. Le président Lee Myung-bak (ancien dirigeant d’une des entreprises Hyundai) a gracié des douzaines d’anciens dirigeants de chaebols condamnés pour des crimes en col blanc.

En ce qui concerne Samsung, c’est une admirable compagnie, remplie de succès individuels que les managers (et pas seulement en Asie) devraient étudier. Mais inévitablement, l’entreprise n’a pas toujours tout réussi – qui conduit aujourd’hui une voiture Samsung ? Et son succès d’ensemble n’est pas facile à reproduire. Samsung est à la fois patient et audacieux car la famille de son fondateur, Lee Byung-chull, le veut ainsi. Le contrôle familial est assuré par une toile complexe de participations croisées. Ce qui marche tant que le boss est brillant comme Lee ou son fils, Lee Kun-hee, le président actuel. Mais si le petit-fils du fondateur, qu’on prépare actuellement pour le job suprême, n’est pas à la hauteur, il sera plus difficile pour les actionnaires de la compagnie de s’en débarrasser que pour leurs pairs de GE, Sony et Nokia.

Dans ce sens, pour toute sa technologie, l’histoire de Samsung est une vieille histoire remise au goût du jour, celle d’une boîte familiale bien gérée, avec une culture d’entreprise forte, qui se préoccupe du long terme, et qui a fait bon usage de l’indulgence du gouvernement. Si on prend en compte ces dimensions particulières, alors oui ce nouveau modèle asiatique a quelque chose pour lui. Mais il ne faut pas s’attendre à que ça continue comme ça indéfiniment.

The Economist, 1er octobre 2011

1 commentaires:

  1. excellent article, très clair et qui montre bien que cette réussite n'est pas forcément reconductible. Malheureusement ...
    Et c'est vrai que peu de personnes ici en France savent que Samsung est coréen !
    elisabeth

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